Horizon sur verre 1/3 – La providence d’une île

La providence d’une île

Sombrement qualifié d’architecte cynique de son vivant, Gorthèze Jiallat avait pourtant été l’un des génies de son époque et au delà. Ses architectures pragmatiques appartenaient de toute évidence à la part la plus brillante de
l’esprit humain de son temps. Elles avaient pour le moins eu le mérite de permettre la survie de millions de terriens face au désastre écologique, largement annoncé dès la fin du 20è siècle et provoqué par une part plus ramollie de l’esprit humain du même temps. Cofondateur de l’Observatoire du Design Littoraliste, il avait consacré sa vie à élaborer des architectures de résistance aux conséquences du changement climatique. Les polémiques qui naissaient autour des réalisations de Gorthèze Jiallat prenaient principalement leur source dans la politique d’anticipation de l’architecte. Son principe de travail était simple ; il consistait en la construction d’infrastructures répondant aux futurs enjeux écologiques, anticipés et déterminés par les experts de l’O.D.L. Il fallait reconnaître aux polémistes d’alors que les bâtiments et infrastructures réalisés par Jiallat, devant faire face à leur propre anachronisme, pouvaient apparaître comme relativement inutiles dans leur fonction promise au moment de leur apparition. Toutefois, les esprits les plus aiguisés et consciencieux défendaient vigoureusement la force de prévention des propositions architecturales. Argumentant sur leur capacité à résister d’une part à des risques météorologiques extrêmes, d’autre part à l’obsolescence programmée qui guettait la plupart des constructions nouvelles. Ce dernier point garantissait de bonnes économies de budget sur le long terme et validait largement la valeur de ces propositions auprès des services publics. Le principal ennui auquel il avait fallu faire face lors de la promotion des premiers travaux était l’aspect démoralisant de l’entreprise. Il fallait être d’une mauvaise foi compétitive pour ne pas admettre à quel avenir déplaisant elle s’adressait. Même après trois siècles de prophéties désastreuses, la disparition de milliers d’espèces animales, l’assèchement des terres, un niveau océanique augmenté de trois mètres sur trois siècles et de nombreuses autres catastrophes qu’il serait fastidieux d’énumérer ici, malgré tout ça donc, l’opinion publique semblait plutôt convaincue que la situation n’allait pas si mal et qu’elle ne risquait pas vraiment d’empirer. Cette attitude qui pourrait être un peu hâtivement taxée d’optimisme et à laquelle on appliquera le terme plus légitime d’inconséquence, obligea les promoteurs immobiliers et services publics à redoubler d’imagination pour valoriser le travail de Gorthèze Jiallat. S’organisèrent alors des think tanks dans les bureaux des promoteurs afin de trouver le meilleur angle d’attaque et d’inventer des formules comme “Contre le pire qui nous attend, bâtissons le meilleur dès maintenant” ou encore “Ne visons ni les astres ni le désastre, voyons venir l’avenir” et autres propositions plus ou moins inspirées qui occupaient par la suite les palissades autour des imprimantes 3D monumentales qui donnaient corps en quelques jours aux idées de notre architecte.
Originaire de l’île de Ré, petite île de l’ouest de la France dont la surface avait diminué de près de trente pour-cent depuis l’accélération du réchauffement climatique au tournant du 21è siècle, Gorthèze Jiallat avait dessiné pour cet endroit une architecture expérimentale monumentale conçue pour préserver l’île de l’engloutissement total. Ré ayant subit l’exode de la quasi totalité de ses habitants, Jiallat dut trouver le moyen d’encourager les investisseurs. Espérant y parvenir, il implanta sur l’île le siège de l’O.D.L. et fit bâtir des logements privés pour les nombreux employés de l’Observatoire et leur famille. Ils furent les premiers cobayes volontaires de cet urbanisme incertain.
Fiction par Etienne Tellant
La suite : Horizon sur verre 2/3 – Réflexion