Le temps d’une campagne – 1/2 – Repos dans le hamac

Par Etienne Tellant

Je me réveillai enveloppé dans le hamac tendu sur le jardin en friche de la maison de ses parents. De l’autre côté du grillage et de la rue, contre le mur en pierres, le crépi s’effritait autour d’un arrêté municipal marouflé à hauteur de vue sur un panneau de bois. Contre le tissu qui me tirait vers le bas, j’appuyai mes pieds nus en me contorsionnant pour faire atteindre à ma nuque le niveau du cordage.

Adoptant une position semi-assise, je pris une respiration lente et profonde en regardant autour de moi les herbes, les ronces, les chardons et le chiendent qui proliféraient autour des chaises en plastique. Quelques très rares insectes les survolaient encore. De l’autre côté de la porte vitrée de la maison, je vis Anne tourner en rond et en short dans le salon, à la recherche sans doute de son smartphone qui cramait au soleil depuis 14h sur la table de jardin. Je n’étais pas certain que ce soit à cette recherche qu’elle s’afférait et préférai ne pas m’en mêler pour rester sur mon perchoir. Je récupérai le mien qui avait glissé sous mes fesses, précipité qu’il fût, pendant mon sommeil, au creux du hamac. J’envisageai vaguement de consulter mes mails mais, tapotant maladroitement sur l’écran obscurci par le soleil, j’ouvris une application d’actualités pour y rester un peu, hameçonné par la page des titres. Un article annonçait la prochaine grande crise de l’agriculture si les conditions de travail des ouvriers-pollinisateurs n’étaient pas rigoureusement améliorées pour la prochaine saison. Les milliers d’emplois précaires engendrés par la raréfaction des principaux insectes responsables de la pollinisation commençaient à faire parler d’eux pour des motifs dont la presse des entreprises agricoles se serait bien passée. À l’origine d’une urbanisation rurale sans précédent, ajoutait l’article, la “crise du pollen” semblait ne profiter à personne. Les coûts étaient titanesques pour les investisseurs, les conditions désastreuses pour les milliers d’ouvriers et un chômage de masse attendait la plupart d’entre eux dès qu’une solution de pollinisation artificielle crédible aurait été mise sur le marché. De toute façon, pensais-je, s’il avait dû en être autrement, les nouveaux lotissements conçus pour accueillir les vagues d’ouvriers agricoles auraient été pourvus d’une meilleure durabilité. Car les habitations individuelles, entièrement biodégradables, se dressaient en matériaux qui favorisaient par anticipation leur transition en zones boisées. Alors que je tournais la tête vers le fond du jardin derrière lequel s’étendaient des dizaines de ces maisons de terre, une douleur puissante me tira de ma réflexion.

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