Le temps d’une campagne – 2/2 – Bestiole

épisode précédant – Par Etienne Tellant

Le petit corps de l’insecte avait roulé contre le tissu du hamac dans lequel je demeurais affalé depuis deux heures, suspendu au dessus du jardin en friche. Quelques secondes plus tôt, cherchant à me redresser, j’avais appuyé mes pieds vers le milieu du cocon. La conjoncture écologique, dans laquelle devait s’inscrire cette scène de prélassement, contenait les probabilités d’une attaque d’insecte, dans la région, proche de zéro. Ma douloureuse surprise en avait été largement accrue quand la plante de mon pied avait meurtri l’animal présumé disparu, obligeant son instinct de survie à se manifester par la contre-attaque suicidaire qui s’en suivit. Plantant son dard irremplaçable dans la peau épaisse de ma voûte plantaire, laquelle se referma immédiatement autour de lui, la bestiole accrochée à l’aiguillon défensif s’en détacha malgré elle lorsque, soumis à un réflexe de survie disproportionné, je fit riper violemment mon pied attaqué sur le tissu du hamac. En arrachant ainsi le corps de l’insecte à sa glande à venin, je l’éventrai mécaniquement pour conclure malgré moi son destin de spécimen rare dans un trépas brutal.

Le dard planté poursuivait son office de transmetteur de fluide empoisonné en provenance du sac à venin vers l’intérieur de mon organisme. Je ramenai mon pied vers moi dans un mouvement contorsionné qui me fit de nouveau glisser au milieu du hamac bombé. Le long des bandes multicolores qui rayaient le tissu de ma couchette je vis rouler celles, jaunes et noires, qui décoraient le cadavre de l’abeille kamikaze. La réglementation sur les jardins en friche, résultante d’une politique qu’on avait pu qualifier de “dictature verte” semblait porter ses fruits… La démocratie en avait pris un coup sur le front, la plupart des réformes ayant été appliquées avec un autoritarisme politique regrettable, de ce point de vue. Mais les scientifiques collapsologues ligués en nouveaux lobbies-verts étaient parvenus à accomplir en quelques mois, au moyens de pressions pas toujours recommandables, ce que les différents partis écologistes avaient à peine réussi à effleurer du bout des doigts en plusieurs décennies. Entre mes mains, mon pied serré me faisait un mal de chien. L’une des “propositions” qui avaient été imposées aux citoyens d’Occident, et la plus contraignante pour les propriétaires de champs et de jardins, avaient été celle d’obliger la mise en friche de ces espaces naturels pendant une année complète et ce, un an sur deux. Les numéros d’habitations côté pair devaient appliquer la consigne les années pairs (2032, 2034, 2036, etc.) et en années impairs (2033, 2035, 2037, etc.) c’était au tour des propriétaires de jardins et champs de l’autre côté de la rue de cesser toute activité agricole ou d’entretien. Ainsi les herbes folles qui recouvraient les espaces verts, un an sur deux, pouvaient-elles garantir un territoire sauvage, propice au développement des insectes. Ce dispositif devait empêcher leur disparition totale, prévue pour la fin du siècle. Je regardai sur mon smartphone comment m’y prendre pour retirer le dard que la bestiole issue d’une espèce ressuscitée avait laissé dans ma chair, dans un dernier acte héroïque.

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