Le temps d’une campagne – 3/3 – État de choc

Par Étienne Tellant

Épisode précédent : Bestiole

Je venais d’ouvrir un moteur de recherche sur mon smartphone, ce qui arrivait de plus en plus rarement. La plupart des flux sur internet passaient depuis longtemps par les applications en tout genre et je remarquai à ce moment précis que mon réflexe de lancer une recherche sur Google avait pour ainsi dire disparu. Mais la requête “retirer un dard d’abeille” ne trouvait aucune réponse sur les FAQ de l’appli Doctissimo, les seules topics qui m’étaient adressés concernaient la disparition de ces insectes. Disparition que j’étais alors en mesure de contester, puisqu’un spécimen revenu d’entre les morts venait justement de me perforer la peau. Je m’étais donc redirigé vers la barre de recherche Ecosia, le concurrent écolo – bonne conscience du Géant du web. J’avais tapé en vrac “retirer dard piqûre abeille” et j’étais tombé sur un site low tech des années 2020 qui expliquait comment procéder à l’expulsion de l’aiguille venimeuse à l’aide d’une carte plastifiée. Carte plastifiée mon cul ! Qui avait encore des cartes plastifiées ? Je me dis que mon ongle ferait sans doute très bien l’affaire. En suivant le schéma en 2D qui figurait sans honte sur la page web préhistorique, je m’appliquai alors à racler ma peau au plus près de l’aiguillon. Je serrai les dents et faillis tourner de l’oeil en approchant de la piqûre. En appuyant studieusement sur ma peau aux abords de la chair gonflée, je sentis monter un renvoi gastrique dans le fond de mon oesophage. Je fis de mon mieux pour le contenir et achevai le mouvement. L’opération fut un succès et je me laissai finalement conquérir par un sentiment de bravoure. J’aurais aimé qu’Anne soit là pour me voir. En faisant fi de mon malaise passager, je l’aurais sans doute impressionnée d’avoir accompli cette opération de sauvetage par mes propres moyens. Mais Anne semblait avoir quitté la maison, je m’en rendis compte après avoir traversé le jardin à cloche pied et atteint la porte d’entrée verrouillée. Anne était un peu parano, il n’y avait vraiment rien à voler chez nous. La seule valeur que nous accordions à nos rares objets était plutôt d’ordre sentimental. Des souvenirs de voyages de pacotille, des livres et quelques meubles bas de gamme. Pas de quoi craindre un cambriolage.

Je m’assis sur une chaise de la terrasse en attendant son retour. Pour tuer le temps, je retournai sur le site web qui était toujours ouvert sur mon smartphone. Un onglet présentait une série de cas de complications fatales suites à des piqûres d’insectes. Le dossier illustré me mis dans une disposition mentale inconfortable. Je sentai toujours la douleur de la piqûre et je commençai à craindre pour ma santé. À la lecture du paragraphe intitulé “cas de chocs anaphylactique”, je sentis mon rythme cardiaque accélérer brutalement. Plus je m’enfonçais dans la lecture des exemples, plus j’en apprenais sur les risques d’allergies et plus je sentais l’angoisse monter. D’ailleurs, le sentiment d’angoisse faisait lui-même partie des symptômes d’un collapsus. La soif aussi. J’étais justement assoiffé. À ce constat, un vertige m’envahit et qui correspondait également à la liste des symptômes. Je n’avais jamais frôlé la mort d’aussi près. La frôlais-je seulement ? Difficile à dire. Mon corps semblait m’échapper. Je fermai la page web pour respirer un peu en regardant droit devant moi et tentai de contrôler mon arythmie cardiaque.

Mon smartphone affichait de nouveau l’écran d’accueil et la liste des applications. Je tapotai impulsivement sur l’icone d’Instagram. Je vis défiler la vie des autres devant mes yeux. Je regrettai de ne pas avoir les moyens d’être sur cette plage de sable fin. J’avais sans doute déjà raté ma vie.