Le temps d’une campagne – 1/2 – Repos dans le hamac

Par Etienne Tellant

Je me réveillai enveloppé dans le hamac tendu sur le jardin en friche de la maison de ses parents. De l’autre côté du grillage et de la rue, contre le mur en pierres, le crépi s’effritait autour d’un arrêté municipal marouflé à hauteur de vue sur un panneau de bois. Contre le tissu qui me tirait vers le bas, j’appuyai mes pieds nus en me contorsionnant pour faire atteindre à ma nuque le niveau du cordage.

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Une scène du littoral

par Etienne Tellant

Une fin d’après-midi de septembre, Marius s’était assis sur la roche humide et recouverte de mousse qui longeait la palissade de béton sur la plage. À une trentaine de mètres, à l’est de son banc minéral, s’étendaient encore quelques corps qui convoitaient la possibilité d’un bronzage de dernière heure sur le sable refroidissant de la fin de journée. Le dos courbe de Marius était recouvert d’un polo et d’une veste de jogging beige, sa tête d’un bob bleu délavé et ses yeux bruns, voilés par la cataracte, d’une paire de lunettes de soleil Ralph Lauren. Deux jambes frêles semblant susceptibles de rompre au moindre Alizé pendaient au dehors de son short en coton Prince de Galles. Elles retenaient la paire de pieds du retraité qui voguait au rythme des allers et venues de la marée montante sur la plage de sable fin.

Au milieu de la plage, deux frères en bas-âge se disputaient le droit de vie et de mort d’un crabe égaré. Le sort du crustacé décapode agité dépendait de la conclusion de la chamaille entre le plus jeune, attristé et plaintif et l’aîné qui tentait ici d’appuyer son autorité par un acte de cruauté devant témoin. Un couple de quarantenaires, tee-shirts et slips de bain, venait de plier bagages à quelques mètres. Ils s’approchèrent de la scène de discorde et mirent fin à la peine du petit animal en ordonnant à ses ravisseurs de rentrer à la voiture. Le crabe, soumis à son instinct de survie, saisit l’aubaine du détournement d’attention pour s’enfoncer dans le sable. La famille regagna la Toyota grise garée sur le bas côté de la route, à quelques rues de la promenade.

Le soleil était assez bas à présent, il devait être 20h00. Assis au bord du coffre de la voiture, les enfants frottaient leurs pieds ensablés sur la rue. L’aîné, constatant furtivement l’absence de véhicules sur les places de parking, saturées au moment de leur arrivée, fut pris d’un pincement au ventre. Il réalisa que la journée se terminait. Il allait faire un peu froid. Il s’endormirait à l’arrière de la voiture. Il n’aimait pas que les choses se terminent. La voiture démarra. Assis à l’arrière sur son siège-auto, il tourna son visage contre la vitre et pleura un peu sans faire de bruit.

Horizon sur verre 3/3 – Dernier verre pour la route

Si vous avez raté les deux premiers épisodes :  épisode 1, épisode 2

En 2200 et des poussières, un petit bonhomme aux allures de pas grand chose. Un petit bonhomme aux allures de pas grand chose et un peu ahuri. En 2200 donc, et des poussières, un petit bonhomme, aux allures disons banales et à l’air ahuri, contemple une vitre. La contemplation durant, son air ahuri fait place à un nouvel air, perplexe. Contemplant la vitre, les allures du petit bonhomme à présent perplexe semblent plus assurées. Perdurant, la contemplation fait place à la défiance. Les allures du petit bonhomme, s’accordant à son air, deviennent alors plus hostiles. Le petit bonhomme aux allures hostiles qui défie la vitre avec son air semble insatisfait de cette seule provocation et décide de l’accompagner d’un geste. Choisissant sans trop y penser un geste à la hauteur de son air défiant et de ses allures hostiles, le petit bonhomme opte pour le coup de pied. Comme il a suffisamment bu pour être suffisamment ivre pour avoir suffisamment de courage pour taper suffisamment fort dans la vitre pour tenter de la briser, le coup de pied n’apparaîtra pas très douloureux au petit bonhomme aujourd’hui. Et comme demain il sera mort, il n’aura pas à regretter son geste. Bien sûr le petit bonhomme ignore que demain il sera mort, par dessus ça il ignore de quelle manière. Il est déjà suffisamment troublé par la présence de la vitre pour ne pas se préoccuper de son arrière plan. De toute façon il serait bien improbable qu’à cette distance et dans cet état d’ivresse, il parvienne à percevoir de l’autre côté de la vitre le missile sous marin qui file droit dans sa direction. De toute façon, même s’il parvenait à percevoir ce missile sous-marin engagé dans sa direction, il ne saurait pas ce qu’il voit et ne se douterait pas des conséquences explosives qu’impliquerait la perforation de la vitre par cet objet. Rien ne lui aurait permis d’identifier ce sous-marin comme appartenant aux armes de destructions massives de la dernière guerre mondiale. Il n’a jamais vu un pareil spécimen, même dans les livres d’histoire. Il ne sait pas que quelques unités de ces missiles de guerre longue portée, dotés de guidage par satellite, ont connu une série de dysfonctionnements un siècle et demi plus tôt lors de leur lancement. Qu’une poignée d’entre eux, hackée par les programmeurs militaires d’un camp ou de l’autre (savoir lequel n’a pas la moindre importance) dans le conflit furent détournés de leur objectif sans qu’un nouvel objectif ne leur soit imposé. Comme le petit bonhomme pousse l’ignorance jusqu’à ne pas savoir ce que fait cette vitre devant son nez alors il aurait eu bien du mal à avoir connaissance du petit nom que l’on donnât aux missiles errants après la fin du conflit armé. Il se trouva qu’ils avaient été baptisés “Fantômes”. Il se trouva donc, par voie de conséquence, que le petit bonhomme n’allait pas tarder à rencontrer un Fantôme. Il n’aurait malheureusement pas le temps de prendre conscience de l’affaire avant d’être emporté dans l’océan. Car la grande vitre contre laquelle se mesurait notre petit bonhomme, celle dont il ignorait l’histoire, autant que l’histoire du missile Fantôme. La grande vitre qu’il regardait comme on regarde le dernier acte d’une série d’anticipation dont on aurait manqué les épisodes précédents, cette grande vitre lui avait paru absurde toute sa vie. Cette grande vitre qui faisait le tour de l’île de Ré, cette grande vitre haute comme dix étages, celle-là qui d’un côté transformait l’île en vivarium et de l’autre faisait de l’océan un aquarium. Celle-là qui avait sauvé l’existence de Ré, contenant les eaux montantes, années après années, le petit bonhomme venait de la frapper du pied pour la briser. Le petit bonhomme est soulagé d’avoir porté ce coup responsable de la moitié de la coïncidence qui suit. Car il sera bien difficile de déterminer si le petit bonhomme est parvenu à détruire la vitre d’un seul coup de pied. Avant de mourir, à travers la vitre, le petit bonhomme cru voir un fantôme.
Christian Monteli
Fiction par Etienne Tellant

Horizon sur verre 2/3 – Réflexion

Si vous avez raté les deux premiers épisodes :  épisode 1
Observant la décoration minimale de son bureau de consultation je pensai qu’elle pourrait ajouter à son analyse ma capacité à demeurer serein en milieu austère. Puisqu’elle ne me le proposait pas et comprenant que ce devait être ma place attitrée, je pris l’initiative de m’installer sur la banquette. Elle attendit quelques secondes en m’observant du coin de l’œil et s’assit dans son fauteuil, à quelques mètres de moi. Le bâtiment de trois étages au sommet duquel se tenait le bureau où nous nous trouvions était essentiellement composé en verre, sols et plafonds compris, et ponctué de quelques touches végétales sur la façade. Il avait la particularité d’avoir été bâti contre la vitre monumentale réalisée par Gorthèze Jiallat tout autour de l’île. La quasi transparence de la façade du bureau ajoutée à celle de la vitre permettait d’observer l’océan sans oublier que nous en étions coupés par le dispositif architectural dont la raison d’être tenait en sa capacité à préserver l’île de la montée des eaux. Après plusieurs minutes, le silence ne faiblissant pas, j’ajoutai à ma première initiative celle de prendre la parole pour rompre la gêne qui me paraissait s’installer. Bien sûr, mon interlocutrice ne devait pas être gênée. Me laisser prendre ou non la parole devait faire partie de son protocole psychiatrique mais j’abdiquai pour éviter mon malaise.
« – Je trouve ça bien qu’ils aient pensé à cette cellule psychologique.
– Vous pensez qu’il s’agit d’une cellule ?
– Oui bien sûr, quoiqu’elle anticipe le traumatisme… Disons que c’est une cellule de prévention. Vous ne pensez pas ?
– Je ne sais pas, peut-être. Depuis combien de temps êtes-vous installé sur l’île de Ré ?
– Je suis arrivé pour suivre ma conjointe, elle a été mutée à l’Observatoire il y a un mois. Elle a un poste de biologiste assez secondaire mais on nous a tout de même attribué une maison de fonction assez jolie, avec vue. »
Elle passa en revue les questions d’ordre matériel à la cadence d’un sondagier, je lui répondais le plus simplement. Il m’apparut que la nature de cette rencontre était plutôt administrative et dans l’intérêt de l’Observatoire. La vérification de mon adaptation à ce nouveau mode de vie devait confirmer une situation acceptée ou prévenir du trouble que je pourrais provoquer contre l’Observatoire si je désapprouvais cette nouvelle vie et incitais ma femme à en faire autant. J’eus l’impression que mes réponses la satisfaisaient.
« Et comment occupez-vous votre temps ?
– J’écris.
– Vous écrivez ?
– Des nouvelles. Essentiellement des nouvelles de science fiction.
– Vous devez être inspiré ici.
– Oui plutôt. »
J’avais en effet été plutôt productif ces derniers temps. Je me trouvais stimulé par l’agacement que pouvait me procurer cette vitre idiote censée nous protéger de l’océan et qui nous en interdisait l’accès, nous coupant jusqu’au bruit du ressac. Je me prenais souvent à imaginer qu’une tempête emportât cette façade prétentieuse et nous avec. De toute façon, si aujourd’hui le dispositif permettait au moins le loisir d’observer quelques poissons derrière la vitre, à cinquante centimètres au dessus du sol sur lequel nous marchions, il fallait se rendre à l’évidence : dans quelques années les algues parviendraient sans doute à se fixer contre la paroi malgré les protections et obstrueraient la vue définitivement. C’était vraiment un projet à la con. Un jour, quand il se sera écoulé plusieurs siècles, que tout le monde aura oublié l’origine du grand verre mais que les générations les unes après les autres s’y seront complètement habituées ; quand cette structure qui incarne le paradoxe de l’esprit humain sera là “parce qu’elle l’a toujours été”. Alors un petit bonhomme ivre mort passant par là y verra son reflet. Ça le mettra dans une fureur dingue. Cette vitre, son reflet, tout ça le mettra dans une fureur qui pourrait en faire une espèce de surhomme, et avant de vomir ses tripes il lui mettra un coup de pied de tous les diables et qui sait, peut-être qu’elle cédera.
« Un dernier verre pour la route !
– Je vous demande pardon ?
– Oh, excusez-moi j’étais ailleurs. J’ai trouvé le titre pour ma prochaine publication. »
Fiction par Etienne Tellant

Horizon sur verre 1/3 – La providence d’une île

La providence d’une île

Sombrement qualifié d’architecte cynique de son vivant, Gorthèze Jiallat avait pourtant été l’un des génies de son époque et au delà. Ses architectures pragmatiques appartenaient de toute évidence à la part la plus brillante de
l’esprit humain de son temps. Elles avaient pour le moins eu le mérite de permettre la survie de millions de terriens face au désastre écologique, largement annoncé dès la fin du 20è siècle et provoqué par une part plus ramollie de l’esprit humain du même temps. Cofondateur de l’Observatoire du Design Littoraliste, il avait consacré sa vie à élaborer des architectures de résistance aux conséquences du changement climatique. Les polémiques qui naissaient autour des réalisations de Gorthèze Jiallat prenaient principalement leur source dans la politique d’anticipation de l’architecte. Son principe de travail était simple ; il consistait en la construction d’infrastructures répondant aux futurs enjeux écologiques, anticipés et déterminés par les experts de l’O.D.L. Il fallait reconnaître aux polémistes d’alors que les bâtiments et infrastructures réalisés par Jiallat, devant faire face à leur propre anachronisme, pouvaient apparaître comme relativement inutiles dans leur fonction promise au moment de leur apparition. Toutefois, les esprits les plus aiguisés et consciencieux défendaient vigoureusement la force de prévention des propositions architecturales. Argumentant sur leur capacité à résister d’une part à des risques météorologiques extrêmes, d’autre part à l’obsolescence programmée qui guettait la plupart des constructions nouvelles. Ce dernier point garantissait de bonnes économies de budget sur le long terme et validait largement la valeur de ces propositions auprès des services publics. Le principal ennui auquel il avait fallu faire face lors de la promotion des premiers travaux était l’aspect démoralisant de l’entreprise. Il fallait être d’une mauvaise foi compétitive pour ne pas admettre à quel avenir déplaisant elle s’adressait. Même après trois siècles de prophéties désastreuses, la disparition de milliers d’espèces animales, l’assèchement des terres, un niveau océanique augmenté de trois mètres sur trois siècles et de nombreuses autres catastrophes qu’il serait fastidieux d’énumérer ici, malgré tout ça donc, l’opinion publique semblait plutôt convaincue que la situation n’allait pas si mal et qu’elle ne risquait pas vraiment d’empirer. Cette attitude qui pourrait être un peu hâtivement taxée d’optimisme et à laquelle on appliquera le terme plus légitime d’inconséquence, obligea les promoteurs immobiliers et services publics à redoubler d’imagination pour valoriser le travail de Gorthèze Jiallat. S’organisèrent alors des think tanks dans les bureaux des promoteurs afin de trouver le meilleur angle d’attaque et d’inventer des formules comme “Contre le pire qui nous attend, bâtissons le meilleur dès maintenant” ou encore “Ne visons ni les astres ni le désastre, voyons venir l’avenir” et autres propositions plus ou moins inspirées qui occupaient par la suite les palissades autour des imprimantes 3D monumentales qui donnaient corps en quelques jours aux idées de notre architecte.
Originaire de l’île de Ré, petite île de l’ouest de la France dont la surface avait diminué de près de trente pour-cent depuis l’accélération du réchauffement climatique au tournant du 21è siècle, Gorthèze Jiallat avait dessiné pour cet endroit une architecture expérimentale monumentale conçue pour préserver l’île de l’engloutissement total. Ré ayant subit l’exode de la quasi totalité de ses habitants, Jiallat dut trouver le moyen d’encourager les investisseurs. Espérant y parvenir, il implanta sur l’île le siège de l’O.D.L. et fit bâtir des logements privés pour les nombreux employés de l’Observatoire et leur famille. Ils furent les premiers cobayes volontaires de cet urbanisme incertain.
Fiction par Etienne Tellant